
Au Mali, l’essor du numérique ouvre de nouvelles opportunités tout en soulevant de graves inquiétudes sur les libertés individuelles. Entre volonté de modernisation et contrôle sécuritaire, la gouvernance numérique peine à trouver son équilibre.
Une expansion numérique fulgurante
Depuis plusieurs années, le Mali connaît une croissance spectaculaire de son secteur numérique. Selon l’Autorité malienne de régulation des télécommunications, de l’information et de la communication (AMRTP), en 2023, plus de 15 millions d’abonnés mobiles étaient recensés pour une population avoisinant 22 millions d’habitants. L’accès à Internet touche désormais près de 45 % de la population, soit plus de 10 millions de personnes.
Un cadre législatif en quête de légitimité
Face à cette dynamique, les autorités maliennes ont multiplié les initiatives pour encadrer l’espace numérique. En 2013, la loi sur la protection des données personnelles fut adoptée, posant un principe fondamental : l’informatique doit respecter les droits de chaque citoyen, notamment le droit à la vie privée.
Un tournant majeur est survenu avec la loi n° 2019-056 du 5 décembre 2019 sur la cybercriminalité. Si son objectif affiché est de renforcer la lutte contre les cybermenaces, certaines de ses dispositions soulèvent de sérieuses préoccupations en matière de respect des libertés fondamentales.
Entre surveillance et atteintes aux droits
Plusieurs articles de cette législation autorisent la perquisition et la saisie de données numériques sans garantir des mécanismes clairs de protection de la vie privée. De plus, l’interception en temps réel des communications électroniques est permise sans véritable contrôle judiciaire, exposant ainsi les citoyens à une surveillance étendue et opaque.
Des mesures relatives à la répression des « insultes » et des « menaces » sur les réseaux sociaux sont également prévues, avec des peines pouvant atteindre 10 ans de prison. L’imprécision des termes utilisés ouvre la voie à des interprétations arbitraires et à des abus.
Des abus documentés et une société civile sous pression
En janvier 2023, Amnesty International a dénoncé plusieurs cas d’arrestations d’internautes pour des publications critiques. Un activiste influent sur les réseaux sociaux a été emprisonné trois mois après avoir partagé une caricature satirique d’un haut responsable militaire.
Freedom House a classé le Mali comme « non libre » pour la liberté sur Internet en 2023, avec un score de 27/100. Entre 2020 et 2023, l’Observatoire africain des droits numériques a recensé plus de 45 cas de répression judiciaire visant des utilisateurs du numérique.
Mobilisation pour une gouvernance plus respectueuse
Malgré les obstacles, des organisations locales poursuivent leurs efforts pour défendre les droits numériques. Des ateliers de sensibilisation sont organisés à destination des journalistes, étudiants et citoyens. Certaines ONG plaident pour la création d’une loi spécifique protégeant les défenseurs des droits humains en ligne.
Des campagnes sont également menées pour amender les articles jugés liberticides de la loi sur la cybercriminalité. Toutefois, dans un contexte politique tendu marqué par une transition militaire depuis 2021, l’espace civique reste fragilisé.
Une gouvernance numérique à construire
Le numérique représente une opportunité majeure pour le développement du Mali, notamment en matière d’éducation, de gouvernance et d’économie. Selon la Banque mondiale, l’intégration efficace du numérique pourrait accroître le PIB de 2 à 3 % par an.
Cependant, cette croissance ne saurait être durable sans un strict respect des libertés fondamentales. La Commission africaine des droits de l’homme insiste sur l’importance d’éviter des restrictions excessives sous prétexte de sécurité.
La réussite de la transition numérique au Mali dépendra d’une réforme en profondeur du cadre législatif, de la création d’organes de régulation indépendants et de la formation des acteurs judiciaires aux enjeux des droits numériques.
Pour l’heure, les utilisateurs maliens doivent naviguer dans un espace numérique sous haute surveillance, oscillant entre modernité prometteuse et risques persistants pour leurs libertés.











